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TRÉMOLOS D’APRÈS BISTROT. Extrait polar L’Affaire Manga 3D

Chapitre 11 Trémolos d’après bistrot

L’andouillette 5A[1] était érotiquement grillée à souhait et les pommes qui l’accompagnaient croustillantes à ravir. En écho, la Salade landaise d’Agathe scintillait et un saint-jo tout à fait honorable complétait le bouquet. La poitrine en balcon de la commissaire divisionnaire débordait de chairs en rien évanescentes. Trompant sa fringale de désirs, Nerlock, alias Nicolas LHomme, planta résolument sa fourchette au centre de l’assiette pour se reprendre tant la sauce moutarde lui montait bien plus bas que du nez. Consciente de son effet, Agathe l’observait amusée, des lueurs de revanche incendiaires dans les yeux. En se levant, elle lui largua l’Exocet de l’envoûtante signature olfactive de l’entre-de-ses-seins.

« Agathe, tu as le don de m’enlever le blues. Je pourrais me vautrer dans les affres de la désespérance, être à deux doigts du suicide, ou ne plus rien espérer de l’existence… que tu réanimerais un goût de vivre pour lequel je ne saurais que me damner. Sais-tu pourquoi ?

– Tu es grandiloquent Nicolas, comment dois-je l’entendre ? Tu as envie de me sauter, c’est ça ? Tu m’aimes parce que je te fais bander, mais pas au point de l’exclusivité, c’est là le problème. Je me trompe ou dois-je te le rappeler ? » ajouta-t-elle d’une froideur non feinte.

Elle quitta la table pour se rendre aux toilettes d’une allure tout à fait étrangère à celle d’une commissaire divisionnaire. Nerlock, comblé, s’en suspendit la fourchette. À son retour, elle pourrait tout lui demander tant les ondulations de sa silhouette le rendaient détective-performant. Tragique contraste entre l’enjouée générosité de ses formes et ses cheveux gélatinés en horreur, casque figé de son maudit coiffeur et validé, sans doute, par son conjoint. Dire que je l’aimais, soupira-t-il en silence. Qu’il l’aimait ? L’hypocrite ! Il l’aimait toujours, à s’en ruiner d’ulcères de jalousie, même avec ces kilos supplémentaires qu’elle s’efforçait de rendre clandestins dans ses tailleurs. À dire vrai, il s’accordait plutôt bien de ces tenues qu’il adorait déconstruire lorsqu’ils s’abîmaient dans leurs duos d’amour intempestif. Elle revenait en balançant bossa nova olha que coisa mais linda, mais cheia de graça…[2]

« T’as une veine de cocu, Nicolas. En vingt-quatre heures, un suspect, une suspecte… t’es vernis ou bien tu deviens bon ?

– Une veine de cocu quand je pense à Ducon. C’est pour ça que j’ai décidé de raccrocher de chez les poulagas, et puis de te quitter.

– Ton sens de l’humour faux-cul m’outrage Nico. Tu as vraiment besoin de te justifier en dénaturant le passé ? Faut-il que je te remette les points sur les i ? Je n’avais rien demandé, moi, c’est toi qui es parti. Bon, on arrête ces gamineries qui risquent de me couper l’appétit. Tu sais que tu as tort et que moi j’ai raison. Parle-moi plutôt de cet enregistrement sur ton portable au Café Manga.

– Ils ont causé business, approvisionnements, marges, traductions et nouveaux talents. Le Jap était fumasse car ils ont esquinté le matos dans le déménagement. Je l’ai entendue faire la môme Margot rue Voltaire, c’est pas une dentellière. Ils se sont aussi chamaillés au sujet de la concurrence. Ce Yoshio a cité les Triades et l’Ambassade de Chine rue Washington, tu as des infos là-dessus ?

– C’est un vrai polar ton histoire. Tu brodes beaucoup ou tu inventes carrément ? J’aime bien quand tu délires Nico, mais tu ne confonds pas un peu les faits avec tes hypothèses, ou avec le roman que tu envisages déjà écrire ?

– J’en rajoute juste pour les liaisons, c’est tout, mais je reste flexible, rien dans le marbre, tu me connais. Tu le veux l’enregistrement ? » Agathe approuva d’un geste avant d’entamer sa Landaise.

Les questions, c’est elle qui les posait, pas lui. Quant à ses informations à elle, il lui revenait de juger de l’utilité, ou non, de les partager. En quittant Maison Flic, Nicolas LHomme avait choisi la sous-traitance, et pas la cogérance. Même si leur relation dépassait un strict cadre professionnel, Agathe tenait à cette distinction des rôles et des fonctions, tout en s’autorisant, néanmoins à jouer sur les deux tableaux, le cas lui convenant.

« Et le Café Manga, tu crois qu’il est impliqué dans l’affaire ?

– Jusqu’à la garde, cela ne peut être autrement. C’est le lien d’excellence avec le Japon. J’ai des infos sur ce Yoshio, sur sa vie à Tokyo.

– Ça, ce n’est pas dans l’enregistrement. T’es rapide pour mobiliser tes sources de ce Lointain Orient, Nerlock. Alors, comme ça… ?

– Tu la connais, inutile de biaiser.

– Je sais. Tu gonfles avec ta passion de ces minettes qui te Soleil-Levant. Elles te la serrent si bien ces grues, mieux que les Caucasiennes au visage pâle ? Si pas bridée, toi pas bander, Nerlock le Blanc ? Tu pourrais en faire le titre d’un roman. »

Nicolas LHomme se tut en vidant son saint-jo. Pour lui, ces railleries signifiaient qu’Agathe était en manque. Donc, les choses allaient dans le bon sens.

« D’après Naomi san – oui, c’est elle, tu l’as deviné –, il s’agit d’un spécialiste reconnu des mangas qui aurait initié une révolution dans les procédés de narration et sur l’usage de l’espace dans le dessin. Depuis, il a reconverti sa notoriété dans des affaires moins théoriques, rentables mais un peu opaques.

– Comme de l’eau de manga. Ça veut dire quoi dans ce cas-là “opaque” pour toi ?

– Traduit du nippo-yakuza, cela recouvre des pratiques inspirées des mangas mis en scène en 3D pour des publics assez mûrs, et surtout très solvables.

– Nous y voilà, du tapinage virtuel ?

– Bien au-delà, d’après Naomi san. À partir de l’identification des fantasmes de clients fortunés, le service offre des fictions sur mesure, dynamisantes, si tu vois ce que je veux dire. C’est de la haute couture, mais, au final, efficacité et addiction garanties pour rajeunir les papis.

– Tu as découvert ça en si peu de temps ? Elle est spécialisée dans le domaine ta Naomi Truc ?

– Elle se partage entre le journalisme spécialisé manga et l’interprétariat dans une agence de tourisme. Au cours de leurs voyages au Japon, certains Occidentaux s’initient au manga en 3D, un business très juteux depuis peu. Elle voulait en faire un papier dans un grand quotidien, mais son “ami” Yoshio l’en a dissuadée. Par contre, elle m’en a parlé et c’est pour cela que…

– Et il est si tentant Nerlock le Blanc, l’interrompit la CD en tremblant du balcon pour mieux le provoquer.

– Si je résume en me référant à ce que j’ai vu rue Voltaire avant que tes chars d’assaut n’aplanissent les indices, deux questions se posent à eux, ou plutôt trois. Un : trouver un studio où installer leur matos, deux : récupérer celle qui refuse de collaborer avec eux et dont le talent leur est indispensable. Tu me suis ?

– Tu me prends pour une apprentie ? Bien sûr que je te suis, mon loup, et que je te suis tout ouïe comme une truie débridée de chaleur. Ça te convient ? Et trois ? Tu as parlé de trois questions.

– Oui, trois : la concurrence. Là, c’est le grand j’en-sais-que-dalle pour ce qui me concerne. C’est toi qui m’as parlé de la Chine et des Triades. »

Nerlock se remit sur la 5A qui croustillait pulpeuse comme Agathe quand il la cuisinait avec des petits oignons confits dont il cultivait le secret. Il la sentait encore trop CD pour la convier en cuisine. Il devait lui travailler les ingrédients et, au premier chef, cette curiosité indomptable de la fliquesse excitée par l’odeur acide du crime. Patience et langueur de temps, la décision d’un changement de phases relevait des prérogatives d’Agathe. Car c’était quand elle le décidait, et surtout pas un autre, tout Nicolas LHomme qu’il était.

« Une autre ? » Dans l’animation de la conversation, ils s’étaient gaiement descendu la fillette de jaja alors que leurs assiettes restaient à moitié pleines. La CD acquiesça.

« La même, fit d’un geste Nerlock au garçon.

– Une fillette de saint-jo, c’est parti ! »

Agathe ruminait. Ce diable de Nerlock avançait trop vite sur cette affaire, elle devait le contrôler plus étroitement, voire, au besoin le ralentir. Cela dit, elle se félicitait d’avoir, en recourant à lui, mis sur la touche ses autres limiers de Maison des Poules à Gaz. Elle se refusait ostensiblement à prendre la moindre des notes. Cela ne relevait pas de ses attributions, l’écriture des histoires, c’était l’affaire de son ex comme elle l’appelait juste pour qu’il s’en irrite.

« Je dois me souvenir de tout ?

– C’est toi qui palpe de la vente des romans, moi je boucle les enquêtes, chacun son job. À moi les honneurs de la patrie reconnaissante que je sers fidèlement et avec dévouement. C’est le deal, isn’t it beau détective indépendant ? »

Ses seins en flageolèrent d’agitation comme une piscine qui vacille, promet de déborder, mais se ravise sur les dentelles limites qui bordent le soutif. Elle exécuta le dernier gésier de sa Landaise alors que Nerlock rameutait les restes de sa sauce moutarde sur l’ultime fraction rescapée d’andouillette.

« C’est le deal », confirma-t-il en augurant une montée d’appétence chez la CD. Agathe se refusait à tergiverser avec ses émotions et, quand elle le déciderait, l’acte devrait s’ensuivre. Cela figurait dans le contrat tacite de leur reprise de relations. Quand Madame éprouvait le besoin, ou seulement l’agrément de se faire entreprendre, Nerlock devenait tout aussitôt son obligé.

« La femme a plus de droits que le bourdon volage parce qu’elle reçoit », soutenait-elle, et il lui concédait généreusement cet avantage. La page hyperflic venait d’être tournée et les quatre-vingt-douze centilitres de saint-joseph leur avaient très noblement plus qu’animé les sangs. Ils se les exhaussèrent à la hussarde dans un hôtel de charme de la rue des Quatre-Vents, près d’Odéon. Sous son tailleur, Agathe s’était mise en manga avec bas, jarretières écarlates et tout plein de broderies qui froufroutaient joliment sur sa bombance de chairs. Leur partie de Mongole-moi-le-fier, dans leur langage codé, s’inspira d’un basique Moi Tarzan, toi Jane sans fioritures et droit au but. La gélatine qui architecturait les cheveux de la commissaire vira au Fellini Satiricon, et le maquillage qui lui couvrait les cernes lui mit la face en aquarelle. Quant à sa bouche, ce n’était plus qu’un vaste nuage rougeâtre où quelques témoignages génétiques de Nerlock musardaient insoumis.

« T’as vraiment un beau cul ! » ne put-il s’empêcher de s’extasier alors qu’elle se le rempaquetait dans une culotte – qui n’en avait que le nom tant elle était diaphane – et que des arabesques en dentelle lui crayonnaient un tatouage anthropophage sur la peau.

« Et toi une bite d’enfer. Je ne peux parler de sa beauté, car c’est plus fort que moi : trouver ça beau ? Il faudrait vraiment être très perverse – ou pédé, ce qui me serait peu aisé. Mais en termes d’ustensile, bel ami, vous demeurez le must de ma vie.

– Et Ducon, il ne t’enfile plus, jamais ? »

Le coup avait fusé avec toute l’acrimonie de l’amant jaloux du régulier. Agathe touchée, prit sur elle.

« Mon légitime a des dérangements de la prostate et cela le rend plus…, comment dire ? … plus imaginatif. Encore que, pas comme nous, mais plus exigeant si tu vois ce que je veux dire, ou alambiqué si tu préfères, merde ! Pour qu’il se passe quelque chose, il faut inventer, voilà.

– Peine à jouir ?

– Ne remue pas ton pistil d’hypocrite dans ma plaie. Ducon, comme tu l’appelles, me stabilise à la suite d’une goujaterie sans nom que j’ai subie une certaine nuit. Deux flics en planque écoutaient Carmina Burana sous le déluge, et l’une roula vers l’autre pleine d’amour et de dévotion. Ça te rappelle quelque chose, Monsieur l’Ingrat ?

– Aussi vivant que si c’était hier.

– Vraiment ?

– Vraiment. »

D’un silencieux accord, ils conclurent là ce moment de tendresse aux relents nostalgiques. La messe avait été dite et, dans cette entente redevenue presque cordiale, mieux valait ne pas en rajouter. Après s’être exécutés à la diable sur le lit et autour, les ex-partenaires en Maison Keuf se jurèrent de remettre ça à très brève échéance histoire de resserrer les liens de l’enquête selon des formes plus volubiles que brèves et bois brut. Juré craché, ils s’embrassèrent avec effusion comme de nouveaux amants avant que d’autres regrets ne les guettent (…).

[1] – Label de l’« Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique ».

[2] – A garota de Ipanema,Vinicius de Moraes

Commander L’Affaire Manga 3D :  http://www.neowood-editions.com/categories/ebook-nouveautes/affaire-manga-3d.html

Voir présentation du polar sur ce site : http://pmfayard.com/2015/02/28/la-vengeance-dune-commissaire-polar-culturel/

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