CULTURES/STRATÉGIE

LA NOTION DE CULTURE STRATÉGIQUE

Connais-toi toi-même et connais ton ennemi, et tu ne seras jamais défait. Sun Tzu.

Une culture de la stratégie désigne, pour un acteur donné, l’ensemble des habitudes de penser et des attitudes spontanées qui gouvernent à la conception, à l’organisation et à l’usage de ses moyens au service des nécessités et des fins qu’il se propose d’atteindre, ou auxquels il est contraint. Y participent les représentations de l’action et de la relation avec l’autre dans la coopération et/ou dans le conflit. Elle est marquée par les conséquences de l’adaptation à une réalité, et à un environnement physique dont elle hérite, d’une expérience historique et d’un patrimoine théorique. L’organisation politique et sociale tout comme les croyances religieuses influent sur ces cultures et leur confèrent une spécificité qui les distingue entre elles, sans que pour autant elles ne puissent s’inspirer et s’enrichir les unes les autres par le jeu de l’adaptation et de l’innovation. La stratégie n’étant pas une science exacte, si une culture induit de manière privilégiée un certain nombre de comportements, on se fourvoierait à y lire un déterminisme absolu. Tout acteur devant concevoir et conduire son action à l’échelle globale, doit non seulement penser la spécificité de sa culture mais aussi en identifier les particularités chez ceux avec qui il est en relation. La maîtrise de l’interaction des volontés suppose de comprendre la culture de l’autre à partir de son point de vue à lui, et que l’on se distancie par rapport au sien propre.

Les grandes familles de cultures stratégiques

Sans les figer dans un carcan inamovible, il est possible de réunir les cultures de la stratégie en fonction de leur relation avec les dimensions spatiale et temporelle. Dans un premier ensemble se situe à l’un des extrêmes les cultures marquées par une réalité physique insulaire comme la Grande Bretagne ou le Japon. À l’autre extrême figurent des cultures continentales propres à des pays comme la Russie, l’Allemagne ou la France. Entre les deux se distribuent des cultures mixtes comme celle des États Unis d’Amérique mais aussi de pays marqués par une mentalité insulaire, littorale ou péninsulaire comme le Portugal et la Hollande. En fonction des contraintes spatiales, l’application des principes de liberté d’action et d’économie des moyens diffère en privilégiant, par exemple, le stratégique ou le tactique, le global ou le local. Pour contrebalancer le poids de puissants voisins, les cultures insulaires trouvent leurs marges dans l’outre mer, soit sur une dimension plus locale que globale. La protection maritime leur confère un avantage de situation. La volonté de conquête et de maîtrise des espaces de communication sert leur liberté d’action. La nécessité de la traversée de l’espace qui les sépare des puissances continentales les conduit à rechercher une excellence logistique servie par une mentalité expéditionnaire renseignée par des réseaux d’intelligence. Pour agir sur de vastes échelles, l’application de l’économie des forces combine une mobilité floue dans le grand champ, avec des pré positionnements générateurs d’effet maximum pour des investissements minimums. La défense de l’espace territorial aux frontières avec son couple invasion – conquête, marquent les cultures continentales dont les horizons paraissent d’abord tactiques et opérationnels avant que d’être stratégiques et globaux. Dans ces cultures, plus directes qu’indirectes, l’action est a priori plus visible et énergétique qu’informationnelle. Le danger aux frontières handicape la capacité à se projeter sur une échelle globale. L’esprit de conquête est administré et se traduit dans une organisation spatiale en dur comme dans le cas historique de l’Empire Romain.

Les cultures stratagémiques

On parle de cultures stratagémiques lorsque l’usage du temps prend le pas sur celui de l’espace comme dans le cas de pays ruraux marqués par la réalité cyclique des saisons. L’usage des rythmes, de la ruse et de l’information compense les carences, ou les insuffisances en moyens physiques. L’économie des forces tout comme la liberté d’action privilégient l’intelligence des relations et la transformation progressive des conditions de l’interaction des volontés. La rareté des ressources fait rechercher leur optimisation. L’action à faible énergie et moindre risque est préférée à des attaques directes, coûteuses et hasardeuses. Dans cette famille d’inspiration indirecte, on compte la Chine et les pays d’Afrique et du Moyen Orient. Le temps peut être joué dans le court terme comme dans le cas de la métis de la Grèce ancienne ou du jeitinho brésilien; ou dans le long terme de manière simultanée comme dans le cas d’empires se rendant invincibles par un jeu d’alliances paralysantes et de déstabilisations sur les limites externes. Ces cultures portent plutôt vers des conquêtes de l’intérieur de préférence à des attaques visibles et contondantes. Dans le monde véloce, hautement compétitif et interdépendant de la globalisation, cette dimension stratagémique représente un chantier pour la pensée stratégique moderne. L’actualité du stratégiste chinois Sun Tsu en est sans doute l’une des traductions.

Pierre Fayard, copyright 2002

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