STRATÉGIE

LE CONTRE STRATÉGIQUE VIRTUEL DU SOUS-COMMANDANT MARCOS. La virtualité, une nouvelle dimension pour la stratégie (1)

Une nouvelle dimension pour la stratégie : la virtualité

Sous commandant MarcosL’immédiateté et l’ubiquité d’internet affectent en profondeur la conception et la mise en œuvre de stratégies autant offensives que défensives. La flexibilité et la furtivité des réseaux immatériels sans frontières, leur capacité à naître et disparaître ponctuellement, bouleversent la donne et dans l’espace et dans le temps. Le pouvoir de contamination par capillarité instantanée peut conférer à des initiatives locales une dimension globale sans commune mesure avec leur taille. L’urgence émotionnelle prend le pas sur la lenteur de l’analyse rationnelle. La rapidité et la vivacité d’offensives virtuelles impromptues mettent en réaction des organisations installées dont la capacité d’adaptation demande du temps. La combinaison de l’urgence et la dimension planétaire rend problématique et délicat la mise en œuvre de contres nécessaires pour éviter l’exclusion réticulaire et laisser le champ libre à des occupations adverses.

La concentration virtuelle articule et met en système finalisé des éléments géographiquement dispersés. Il en découle un saut qualitatif majeur dans l’application des principes d’économie des moyens (http://pmfayard.com/2015/03/26/leconomie-des-moyens-et-la-communication-principes-de-strategie-2/) et de liberté d’action (http://pmfayard.com/2015/02/25/liberte-daction-et-information-principes-de-strategie/). Véloces et astucieux, les experts dans l’usage d’internet excellent dans le pouvoir de contamination virale, l’art de la surprise, de l’orchestration, du contre-pied et de la mise en réaction. La mobilisation soudaine de points éloignés prend à défaut des organisations bousculées dans le confort de leurs tempos bien installés, mais brutalement sous l’emprise d’une actualité (agenda setting) imposée. L’économie virtuelle des moyens tourne alors au détriment de la liberté d’action des pouvoirs en place.

Nomades et sédentaires

Le principe de la concentration virtuelle réactive le conflit entre le sédentaire, par définition gestionnaire localisé, et le nomade perturbateur opportuniste. Le champ d’action plus vaste du nomade et sa pratique constante du renseignement lui donne l’avantage de l’action surprise, ou bien à contre temps. Sur internet, la contamination virtuelle qui se propage sur la base d’une connivence, ou d’une adhésion militante, devient une arme d’excellence pour les acteurs minoritaires. Les sédentaires ont besoin d’ordre, de prévisibilité et de sécurité, quand les nomades gagnent par la mobilité et l’irrégularité en choisissant , quand et comment intervenir et récolter (http://pmfayard.com/2015/02/21/awele-echecs-et-go-1-les-trois-grands-jeux-emblematiques-de-lhumanite/) avant de se mettre hors de portée (hit and run). À l’instar de la relation entre gendarmes et voleurs, c’est à eux que revient l’initiative.

Sur les réseaux sociaux, le faible localement devient fort globalement en mettant en système communiquant des relais dispersés. L’économie des moyens focalise ce potentiel sur une cible localisée, et la déstabilise sur des rythmiques qui étouffent sa liberté d’action. Au final la décision est jouée avant que la cible n’ait pu se retourner et faire jouer un rapport conventionnel de forces en sa faveur. Durant les moments chauds des crises, la pression des médias et d’une opinion publique exigeant des solutions rapides ne laisse guère de champ à l’explication sereine et posée, ou à la mise en perspective rationnelle d’un problème.

Les lignes Maginot communicationnelles ne sont plus d’actualité.

La virtualité crée la figure de stratèges en chambre devant écrans et claviers connectés. Le 11 février 1995, alors que l’armée mexicaine lançait une offensive tactique contre la guérilla zapatiste dans le Chiapas, une poignée d’internautes alertée par un communiqué du sous-commandant Marcos (leader des Zapatistes) mobilisa internet en arguant de l’urgence d’une réaction pour mettre un terme au massacre. L’argumentaire était simple. Il jouait sur une corde émotionnelle. Temps qui passait = augmentation du nombre de victimes et des dégâts irrémédiables. Le message mentionnait des enfants et des vieillards assassinés, des femmes violées… Cela incitait à l’urgence de contre-mesures efficaces, et au premier chef à la démultiplication par chaque internaute de cette information. Le clavier prenait le pas sur la Kalachnikov moyennant une portée, une allonge, sans commune mesure. Dans cette course contre la montre, le coût de la mobilisation était faible, car tout reposait sur la démultiplication rapide des connexions.

Les moyens militaires conventionnels s’avéraient beaucoup moins déterminants que les engagements virtuels où l’économie des moyens fonctionnait sans résistance et à plein. L’alerte démultipliée contamina les médias traditionnels qui touchèrent les opinions publiques et les gouvernements étrangers. Ces derniers intervinrent auprès des autorités mexicaines qui virent leur liberté d’action paralysée au point de devoir suspendre la manœuvre engagée, et puis de l’annuler. Pris à revers sur une dimension stratégique, l’exécutif légitime mexicain dut reculer en dépit de sa légitimité, et sursoir à son opération tactique. Plutôt que de jouer plein contre plein, forces contre forces, ce qui lui aurait été fatal à la guérilla zapatiste étant donnée la disproportion des moyens, le sous-commandant Marcos déplaça le théâtre de l’affrontement sur la dimension virtuelle où le cheminement viral de son communiqué bénéficia d’une présence planétaire et d’accélérations qui impactèrent de manière décisive le réel local.

À SUIVRE : La stratégie navale comme source d’inspiration

Pierre Fayard (Zéro Heure Éditions Culturelles, 2000) : La maitrise de l’interaction. L’information et la communication dans la stratégie (livre interactif gratuitement disponible sur demande). Versao em português (Caxias do Sul, EDUCS 2000): O Jogo da Interaçao. Informaçao e comunicaçao na estragegia.

Une réflexion sur “LE CONTRE STRATÉGIQUE VIRTUEL DU SOUS-COMMANDANT MARCOS. La virtualité, une nouvelle dimension pour la stratégie (1)

  1. Ces nomades qui sont plus mobiles, plus visibles et plus rapides que les sédentaires manquent dans beaucoup de cas de professionnalisme, de connaissance profonde de leurs domaines d’activité.
    Est-ce que le fait qu’ils gagnent la bataille à la visibilité leur offre la légitimité de concurrencer des vrais connaisseurs « sédentaires » ?

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