CULTURES

RENDRE L’INUTILE INDISPENSABLE. 36 stratagèmes, n° 30.

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

Aller à vide, revenir à plein !

La force du vide – Stratagème du grignotage – Retourner – Intervertir les places de l’hôte et de l’invité

thCe stratagème est un parfait exemple d’une stratégie où l’on se fait porter par des circonstances dont on tire profit à travers des positionnements successifs adaptés.

Un maître de maison qui reçoit, domine la situation alors que son invité, sans autorité dans la place, n’y joue aucun rôle décisionnel. Cette relation initiale peut s’inverser progressivement à travers une prise de pouvoir insensible, et de l’intérieur.

Le classique des 36 stratagèmes détaille ce mouvement en six étapes successives : se faire inviter, développer l’intelligence de la situation, saisir les opportunités qui se présentent, avoir son mot à dire dans un nombre croissant de domaines, assurer son pouvoir par le contrôle effectif d’opérations, et finir par prendre la place de l’hôte !

Tout au long de ce processus de transformation, l’initiative, et paradoxalement la liberté d’action, sont du côté de l’oisif qui monte en puissance quand l’hôte est empêtré dans tous les impératifs de la gestion et de ses engagements.

Les étapes successives peuvent être définies comme suit :

  1. La première phase est descriptive, il s’agit d’identifier, de cartographier la situation non seulement d’un point de vue local et tactique, mais aussi stratégique, c’est à dire en prenant en compte tout ce qui est en liaison, même lointaine, avec celle-ci. En forme de transition vers la phase suivante, ce descriptif suppose un comportement yin pour développer l’intelligence des manques par rapport au yang manifeste, assumé, et visible.
  2. En second lieu, il s’agit d’aborder les potentiels identifiés dans la dynamique qu’ils peuvent porter, ou incarner. C’est en ce sens qu’un vide appelle une réponse, un plein jusque là absent. Cela constitue un appel d’air en recherche d’un complément qu’il peut contribuer à faire apparaitre. Cette tension est créative.
  3. COÏNCIDENCES. Ici se place un art du positionnement subtil dans des interstices que personne n’occupe. La ruse consiste à se charger d’une mission ou d’une fonction délaissée tout en maintenant un profil bas, comme en s’excusant d’intervenir au point de s’y faire encourager par la situation elle-même. L’acteur invité, initialement considéré comme sans aucune valeur (ou très faible), est reconnu et accueilli, et c’est le manque (yin) qui l’y fait exister (yang).
  4. La stratégie gagne en consistance. Toujours sur la pointe des pieds, soit en n’imposant rien, et au-delà d’un simple positionnement presque par hasard, l’invité est aspiré par les circonstances pour assurer ce qui ne l’était pas. Jusque là, le fatalisme régnait car il n’existait aucune alternative. À présent, l’intervention de l’invité ouvre des perspectives concrètes plébiscitées par tous. Alors qu’il paraissait sans intérêt, il est maintenant reconnu comme un contributeur utile.
  5. L’invité quitte progressivement son statut initial pour avoir quelque chose à dire dans un nombre de points croissants concernant la maison. Il assume à présent des rôles et des missions qui faisaient cruellement défaut. Ceux qui en pâtissaient lui en sont graduellement de plus en plus reconnaissants. De passifs, ils deviennent actifs et positifs et rompent avec ce qu’ils considéraient comme la fatalité. Les gens de la maison en sont grés à celui qui est de moins en moins invité, et de plus en plus nécessaire.
  6. EXCLUSION DE L’HÔTE. Tout devient pour le mieux dans le meilleur des mondes, et les gens de la maison (qui jusque là subissaient) reprennent confiance. Les manques qui régnaient se sont remplis, et la puissance invitante qui délaissait les affaires courantes se coupe d’une base qui lui échappe. Il suffit à présent d’une pichenette pour que son statut se transforme en celui d’étranger bientôt exclus de fait ! L’inversion est consommée et l’inutile s’est imposé indispensable au détriment de qui l’avait invité.

Selon le Yi King, ou Livre des Mutations, c’est au plus près de la force que germe la faiblesse. Dans l’histoire emblématique de ce stratagème, la place, le rang, le rôle et la réussite professionnels du maître de maison l’absorbent au point de générer un grand nombre de petites déficiences, jusque-là acceptables avant l’incursion d’un nouvel acteur dans le jeu. L’invité, en situation d’observation, n’est lié par aucune obligation, il ne demande rien et n’assure aucune responsabilité particulière, aucun « cadavre dans un placard » n’handicape sa position. Celui-ci ne s’impose pas a priori mais en fonction des vides (yin) qui lui permettent de se construire une place (yang) portée par les nécessités.

Dans la pensée chinoise, le statut d’invité est offensif parce qu’en absence d’acquisition. Celui de l’hôte est défensif en ce qu’il est installé, dispose du pouvoir, des ressources, de l’autorité et de la légitimité dont l’autre est dépourvu. Les dynamiques relationnelles constituent un théâtre d’excellence pour ce grignotage en douce. L’influence de l’invité s’accroit dans la mesure où il respecte les échéances et évite d’être chassé alors qu’il est encore vulnérable. En se rendant indispensable, son changement de statut est graduel, imperceptible. D’humble, passive et réceptive, son activité se fait délicatement conquérante de manière si insignifiante qu’elle n’éveille aucune réaction, aucun contre brutal de la part d’un invitant, initialement en pleine maîtrise de ses moyens. L’introduction dans les failles est subtile.

Ce trente-et-unième stratagème, particulièrement emblématique de la culture stratégique chinoise, est néanmoins mondialement très partagé… !

Pierre Fayard (Dunod 2011) : Comprendre et appliquer Sun Tzu. 36 stratagèmes de sagesse en action. Porto Alegre, Bookman (2006) & Lisboa, Escolar Editora (2008) : Compreender e aplicar Sun Tzu. O pensamento estratégico chinês: uma sabedoria em açao. Bucarest, Polirom (2009) : Cum sa intelegem si sa aplicam Sun Tzu. Gindirea strategica chineza. Milano, Ponte alle Grazie (2010) : Vincere senza combattere. Da Sun Tzu ai 36 stratagemmi: l’arte della strategia secondo l’antico pensiero cinese.

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